Complètement remontés…
Le cauchemar de bien des auteurs d’anticipation, le rêve de certains politiciens «musclés» se matérialise assez souvent dans une métamorphose profonde de l’individu. Ces bougres verraient bien ce dernier, a priori doué de réflexion et d’émotion, se convertir en une espèce de robot docile. Ainsi dans cette configuration, la dictature devient-elle de fait le seul système envisageable. Fabrice Lebeault en invente une de type «mécaniste», théocratie refusant, donc, l’animalité de l’être. On «remonte» les gugusses à intervalle réguliers, histoire de les débarrasser de leurs sentiments, de leurs sensations. Définitivement?
Alors tout paraît pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais version Aldous Huxley. C’est-à-dire un univers un rien déshumanisé. Dès sa fabrication, le citoyen de cette communauté aux rouages qui tiennent de la perfection de l’horlogerie, ce citoyen-là est destiné à une fonction précise qu’il accomplira tout au long de son existence. Il pourra peut-être s’élever dans une hiérarchie très bien huilée, mais rien n’est moins sûr. Car il n’est pas programmé pour penser par lui-même. L’idée étant in fine, et avant tout, de ne point troubler l’ordre établi. Comme déconnectés, ces sortes d’hommes mènent une vie réglée comme du papier à musique. Encore que, y’a toujours un grain de sable…
Scénario décalé et ahurissant
Heureusement, du reste. Sinon cette histoire s’achèverait-elle avant de commencer. Toute autocratie en effet prévoit des cellules spécifiques à traiter les potentielles déviances d’humains décidément peu disciplinés. Ici, c’est le «Service des violences privées» qui s’y colle, le fameux S.V.P., seul compétent à traquer, juger et exécuter, carrément, les récalcitrants.
Car on se zigouille quand même parmi, de temps à autre, dans ce pays trop idéal. Peut-être pour faire passer le temps ou, plus sûrement, pour régler quelque contentieux. Le service chargé de mener les enquêtes y afférentes est dirigé de main de maître par le sagace Major Meursy, qui confond les meurtriers en deux temps trois mouvements. Mais son incroyable clairvoyance patine lorsque le voilà confronté à l’assassinat de son fidèle second, le brave Tineq. On s’agite pourtant en tous sens pour démasquer le tueur, pérégrinations qui permettent surtout au nouveau converti que je suis d’explorer les strates de cette société particulière. Notons au passage que l’auteur livre ici le 6e tome d’Horologiom et, tandis que les cinq premiers constituent un cycle complet, le dernier se lit comme un récit autonome. Ouf, me voilà sauvé. Sauf qu’il ne tardera pas longtemps avant que je me plonge aux origines de ce scénario décalé et ahurissant.
Etat d’urgence
On touche, en tuant Tineq, à la substance même du S.V.P. Le Major décrète incontinent l’état d’urgence, le branle-bas de combat pour ses troupes, réunies derrière lui comme un seul homme à la résolution de l’énigme. On patauge d’un service à l’autre, explorant ainsi une organisation cloisonnée. Dont les éléments de langage, comme on dit volontiers aujourd’hui dans les hautes sphères du pouvoir français, témoignent d’une volonté toujours plus prégnante de masquer la réalité (et pas seulement en bande dessinée…). Un homicide devient donc ici un «crime de destruction abusive d’un semblable», histoire d’édulcorer les faits. Et de gentiment moquer les responsables politiques de notre temps, toujours enclins à croire que la populace se satisfait de belles phrases. Ce qui, au demeurant, n’est pas toujours complètement dénué de fondement, hélas…
Fabrice Lebeault prend toutefois plutôt le parti d’en rire. Il construit certes une société inquiétante, mais parsème son récit de fines touches d’humour, de multiples références, qui en dédramatisent la lecture. Ou comment parler de choses graves avec légèreté. C’est ce qui permet à l’ensemble, dont l’originalité de fond ne s’impose pas forcément, de se suffire à lui-même, soutenu par un graphisme qui l’est, lui, original. Un bel exercice de style, donc, au détour d’une enquête simple d’apparence qui nous mène rapidement sur des chemins improbables…
Horologiom, «Le ministère de la peur», de Fabrice Lebeault, aux éditions Delcourt